Texte paru dans les chroniques de la revue "Mabillon" et reproduit avec l’aimable autorisation de la Revue.
Si désireux soient-ils de se détacher des contingences matérielles pour vivre en ce monde l’anticipation du paradis, les hommes et les femmes qui, épris de perfection, choisissent de rejoindre un ordre religieux dans l’Occident chrétien au Moyen-Âge, ne peuvent se soustraire aux réalités concrètes dont leur quotidien est fait. Leurs proches, leurs admirateurs, tous ceux qui leur font confiance contribuent à les mettre en présence des biens matériels qu’ils font profession de mépriser, mais qui, une fois reçus, suscitent la question de leur appropriation et de leur redistribution. Leur vie en communauté suppose de pratiquer un minimum de gestion de l’avoir - même réduit à sa plus simple expression - qui permet au groupe de survivre, et elle conduit en général à prévoir aussi quelques besoins futurs. Repoussée par l’aspiration idéale à la pauvreté volontaire, la réalité du contact avec les richesses s’impose à eux. Et ils doivent sans cesse, pour y répondre, recourir au discernement qui les conduira au consentement ou au refus de posséder, d’entasser, d’exploiter, d’emprunter, de vendre les biens matériels : trame nécessaire d’une expérience humaine à laquelle nul n’échappe. L’ample recherche que Giacomo Todeschini a consacrée depuis une trentaine d’années à ce sujet [1] permet de l’aborder aujourd’hui avec un regard renouvelé, en prenant en compte dans toute sa profondeur historique la réflexion qu’ont déployée au sujet des réalités économiques des générations de croyants, penseurs lucides et avertis, et en même temps « professionnels de la foi » dont l’exigence première est de confronter toute forme d’expérience humaine avec le message de la révélation chrétienne.
Au sein de la riche diversité des formes de vie propres à chaque ordre monastique ou religieux, voire à chaque communauté se référant à telle ou telle règle, le cas des frères mendiants et de leurs consœurs présente peut-être, sur cette question, le terrain d’enquête le plus passionnant. La dénomination de frères « mendiants », aujourd’hui passée dans l’usage, s’est imposée lentement, diversement, et dans un contexte fortement polémique, au cours du XIIIe siècle. Elle souligne en tout cas la nouveauté provocatrice d’un style de vie impliquant, en principe, la dépendance économique des frères par rapport à la société environnante. Mais qu’en était-il en réalité ? Comment les frères, dans leurs couvents, ont-ils conçu et pratiqué au jour le jour cette « mendicité » apparemment essentielle à l’expression de leur identité ? On a depuis longtemps observé la différence de destin des communautés féminines, plus vite fondues, à quelques exceptions près, dans le paysage assez uniforme des monastères détenteurs et gestionnaires de biens immeubles souvent importants, par rapport aux couvents des frères en principe hostiles à la propriété foncière et enclins à privilégier l’aumône comme mode légitime d’obtention des ressources nécessaires à leurs besoins quotidiens. Mais il suffit d’ouvrir le livre de comptes d’un couvent dominicain ou franciscain pour constater la multiplicité et la complexité des transactions qui y sont enregistrées, pour y découvrir des traces indiscutables de la possession de terres, de la pratique des provisions, du recours au crédit et à l’embauche d’aides laïcs salariés, et pour toucher du doigt, à la fin du Moyen Âge, l’invasion massive de la rente, dont les débats des maîtres traduisaient indirectement l’actualité à partir de la fin du XIIIe siècle. Expression d’un écart et d’un dérapage par rapport à l’idéal, ou vestige perceptible de modes de vie largement partagés ? Il est certain que le renoncement aux richesses et l’engagement dans une forme de vie façonnée par la pauvreté volontaire forment des référents normatifs forts, exprimés comme tels dans un certain nombre de documents juridiques émanant des ordres ou de la papauté. Il est certain aussi que la conscience du non respect de ces normes a alimenté maintes réflexions théologiques et spirituelles qui révèlent des moments de crises et nous aident à en percevoir les données. Mais en deçà de ces remous de l’histoire, il y avait place aussi pour des inventions, des ajustements, le façonnement tâtonnant d’une économie qui ne soit pas contradictoire avec l’idéal de perfection des frères, voire même l’élaboration d’un discours qui fasse entrer des pratiques économiques d’abord expérimentées de manière pragmatique dans le champ de la rationalité.
Telles sont les réflexions qui préludent à l’initiative, prise en 2001, de constituer une équipe de travail en vue d’observer les pratiques économiques des frères et des sœurs appartenant aux ordres mendiants, et de les penser en système, afin de mettre en évidence les éléments d’une cohérence et d’une créativité sans doute largement occultées par l’éclairage historiographique, longtemps dominant, des débats autour de la pauvreté volontaire. D’abord constituée de chercheurs français, cette équipe a bénéficié de la riche expérience de Jacques Chiffoleau, découvreur de la magnifique série des comptes franciscains d’Avignon, et depuis longtemps attaché à explorer l’économie ecclésiale [2]. Nicole Bériou a inscrit ce projet dans le cadre du GDR « Salvé », dont elle anime un des programmes de recherche, portant sur les ordres mendiants [3] ; et elle a facilité la tenue de plusieurs rencontres internationales, grâce aux concours financier de l’Institut universitaire de France dont elle est membre senior. Ainsi, le groupe initial d’une vingtaine de chercheurs qui ont chacun présenté les ressources documentaires connues d’eux, lors d’une journée de travail à Paris (IRHT, 23 mars 2002) [4], a bientôt pris une ampleur européenne. Un séminaire franco-italien a été accueilli par l’Ecole française de Rome en septembre 2002 [5]. Puis une journée d’études a été organisée à Lyon en décembre 2003, dans le cadre de l’Unité mixte de recherches Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans médiévaux (UMR 5648 - Université Lyon 2 / CNRS / EHESS) sur le thème : « Economie des Mendiants et société urbaine à la fin du Moyen Âge : les laïcs et les frères dans la transmission des patrimoines et la gestion des couvents » [6]. Dans l’intervalle, se tenait à Assise le 31e Convegno internazionale di Studi francescani, portant sur « L’economia dei conventi dei frati minori e predicatori fino alla metà del Trecento ». Le comité d’organisation, dont fait partie André Vauchez, alors directeur de l’Ecole française de Rome, avait en effet retenu la proposition de consacrer son programme de 2003 à cette question, tout en restant fidèle aux bornes chronologiques habituelles à ces rencontres annuelles. Avec leur efficacité coutumière, les organisateurs ont aussitôt engagé la publication des actes du colloque, auxquels cinq membres de l’équipe ont contribué [7], et dont les conclusions ont été confiées à Jacques Chiffoleau. On dispose ainsi désormais d’un précieux panorama des sources et des questionnements qu’elles suscitent, du début de l’histoire des ordres jusqu’au milieu du XIVe siècle environ.
Dans le prolongement de cette importante publication, le groupe de recherches constitué depuis 2001 s’est donné pour tâche prioritaire la préparation d’un autre livre, consacré aux XIVe et XVe siècles. Telle était, dès le début, la raison d’être des rencontres successives, qui ont favorisé la maturation du projet.
En janvier 2002, un questionnaire d’orientation était proposé, afin de coordonner l’enquête des chercheurs invités à participer au séminaire romain de septembre. Il était distribué en cinq rubriques : (1) les sources du quotidien ; (2) typologie des biens et des revenus des frères et des sœurs ; (3) modalités de l’acquisition des biens ; (4) modalités des échanges ; (5) rapport des frères aux biens, à l’argent, en contrepoint des références à la pauvreté et à la mendicité. D’emblée, on s’était attaché à privilégier ici la question des ressources documentaires en provenance des couvents (registres de comptes, de cens et de rentes ; cartulaires ; autres documents d’archives), qui a aussi constitué l’objet de la première partie du séminaire tenu quelques mois plus tard à l’Ecole française de Rome. Elle demeure à nos yeux primordiale : il faut prendre le temps de recenser ces sources méconnues et dispersées, de les constituer en corpus, et de les soumettre à des analyses paléographiques et diplomatiques. A ces conditions seulement, elles pourront se révéler à nous en tant qu’objets conçus pour la gestion et pour la mémorisation, et il deviendra possible de saisir à partir d’elles des flexions chronologiques significatives comme celle qu’Attilio Bartoli Langeli et Gian Paolo Bustreo ont mise en évidence au colloque d’Assise, en repérant à partir du milieu du XIVe siècle une différenciation croissante de leur typologie d’après quelques exemples italiens (inventaires de personnes, de biens, d’actes ; registres d’entrées et de sorties ; registres de gestion et de comptabilité), indice d’une stratégie active et consciente de production et de conservation fonctionnelles de la documentation. L’un des effets dérivés de l’enquête devrait être, à terme, la constitution d’une base documentaire accessible sur le site Internet www.mendicantes.net. A cet effet, un cadre d’analyse des sources et de la bibliographie a été défini et diffusé au sein de l’équipe de recherche au printemps 2002, afin de préparer l’alimentation du site.
Un autre champ documentaire essentiel est constitué par les actes notariés, et par les testaments passés ou non devant notaire. Dans bien des régions (à Bologne ou à Liège par exemple), ce sont les archives des Mendiants qui ont gardé la trace des premières séries d’actes testamentaires. Le rôle joué par les frères est tel que l’on peut se demander s’ils n’ont pas contribué, à côté du développement du notariat, à la très large extension sociale de cette pratique. L’attitude des Mendiants face à l’acte de tester mériterait d’être étudiée, aussi bien du point de vue de la législation des ordres et du droit canonique en général (testament, patrimoine et possession ; testaments des frères avant leur entrée dans l’ordre ; présence des frères comme témoins ; possibilité ou non d’être nommés exécuteurs testamentaires ; type des legs acceptables ; développement et règlements des conflits avec les séculiers, etc.) que du point de vue de leur conduite effective, saisie à travers les milliers d’actes de la pratique qui sont encore disponibles, de Londres à la Toscane, de Lubeck à Barcelone. La part et la nature des legs dans l’économie des couvents, dans leurs revenus comme dans leur gestion courante en serait considérablement éclairée. Au delà même, il faut évidemment s’interroger sur les liens existant entre d’une part le testament, comme acte juridique manifestant une volonté individuelle (même s’il participe toujours de la reproduction familiale et s’il transporte des habitus sociaux très forts) ou comme acte de piété préparant à la mort, et d’autre part les spécificités de la pastorale, de la spiritualité et de la théologie des frères.
A côté des testaments, bien d’autres actes, conservés dans les archives des couvents et dans les fonds communaux ou privés (notaires), sont aussi à l’intersection de la transmission des patrimoines et de l’économie des Mendiants. Ils permettent d’entrevoir la place des laïcs dans la gestion même de ces établissements, dans les mutations patrimoniales qui les affectent, c’est à dire, fondamentalement, dans la façon dont ils s’inscrivent dans l’espace et dans le temps urbains, et dans la manière aussi dont ils participent à l’univers du marché. Procureurs, confrères, membres des Tiers Ordres, amis des couvents, bienfaiteurs et membres de réseaux de mouvances variées, commanditaires de travaux et d’objets d’art jouent à cet égard un rôle essentiel qui n’a jamais été étudié systématiquement - sans doute d’abord parce que la documentation disponible le laisse peu apparaître -, mais qu’il faut prendre en compte. Les fonctions économiques de ces intermédiaires doivent donc être étudiées, notamment lorsqu’il s’agit de possession et de propriété, de rentes et pensions, de revenus réguliers qu’il faut pérenniser ou d’investissements pour “ l’augmentation du culte divin ”. Mais aussi, et dans un même mouvement, doivent être examinées la pastorale, la spiritualité et la théologie des frères directement liées à ces fonctions, et les liens sociaux ou religieux spécifiques que les Mendiants savent créer autour de leurs établissements.
Dans tous les cas, il semble essentiel de rapporter ces analyses à la conjoncture complexe et changeante de la fin du Moyen Age (en termes de démographie, de prix, de salaires, de variations monétaires), non seulement pour mieux les articuler aux interprétations globales des historiens économistes, mais aussi pour mesurer plus exactement les capacités d’adaptation, d’insertion des frères dans le marché et le monde urbain, et pour comprendre certaines inflexions de leur pratique pastorale ou de leurs réflexions théoriques.
Nicole Bériou, Université Lumière Lyon 2
Jacques Chiffoleau, Ecole des hautes études en sciences sociales
UMR 5648 - Université Lyon 2 / CNRS / EHESS
[1] Notamment : G. Todeschini, « Oeconomica franciscana. Proposta du una nuova lettura delle fonti dell’etica economica medievale », Rivista di storia e letteratura religiosa, XII-1(1976), p. 15-77 ; Il prezzo della salvezza. Lessici medievali del pensiero economico, Rome, 1994 ; en dernier lieu, I mercanti e il tempio. La società cristiana e il circolo virtuoso della richezza fra Medioevo ed Età Moderna, Bologne, 2002
[2] Voir : J. Chiffoleau, « Usus pauper ? Les franciscains, la règle et l’argent en Avignon (vers 1360- vers 1430 », dans Horizons marins, itinéraires spirituels (Ve-XVIIIe s.). Mélanges offeerts à M. Mollat, Paris, 1987, vol. 1, p. 135-149 ; Id., « Pour une histoire de la religion et des institutions médiévales », Cahiers d’Histoire (Lyon), 1991, p. 3-21 ; Id., « Les transformations de l’économie paroissiale en Provence (vers 1260-vers 1480) », dans La parrocchia nel Medioevo : economia, scambi, solidarietà (Actes du Colloque de Lausanne, oct. 1991), éd. A. Paravicini et V. Pasche, Rome, Herder, 1995 (Italia sacra, 53), p. 61-117.
[3] « Sources, Acteurs et Lieux de la Vie religieuse à l’Epoque médiévale » (GDR 2513 du CNRS), qui fédère sept programmes de recherche, sous la direction d’Hélène Millet et de Nicole Bériou
[4] Ont été entendues des communications de : Paul Bertrand (IRHT Orléans), Marie-Madeleine de Cevins (Angers), Jacques Chiffoleau (EHESS), François Comte (Angers), Florent Cygler (Dresde), Claudine Delacroix-Besnier (Amiens), Céline Delorge (Lyon), Christine Gadrat (IRHT Paris), Corinne Leveleux-Teixeira (Orléans), Martin Morard (Paris), Donatella Nebbiai (IRHT Paris), Luca Parisoli (Paris), Edith Pierregrosse (Chambéry), Sylvain Piron (EHESS), Damien Ruiz (Padoue), Hans-Joachim Schmidt (Fribourg), Ludovic Viallet (Clermont-Ferrand), et Panayota Volti (Paris).
[5] Cette rencontre a associé à une partie des participants à la précédente journée de mars (Nicole Bériou, Paul Bertrand, Jacques Chiffoleau, Florent Cygler, Christine Gadrat, Martin Morard, Sylvain Piron, Damien Ruiz, Hans-Joachim Schmidt, Ludovic Viallet, et Panayota Volti) huit nouveaux intervenants : d’Angleterre, Joanna Cannon (Londres) ; d’Italie, Gian Paolo Bustreo, Raffaela Citeroni et Franco Dal Pino, de Padoue, Michele Bacci, de Pise (désormais à Sienne), Raffaella Villamena, de Pérouse, Rosalba di Meglio et Giovann Vitolo, de Naples. Elle s’est achevée par une table ronde à laquelle ont contribué Giulia Barone (Rome), Jacques Dalarun (directeur de l’IRHT, Paris), Luigi Pellegrini (Chieti), et André Vauchez (directeur de l’Ecole française de Rome).
[6] Elle a permis d’entendre des interventions de Francesco Bottaro (Padoue), Clément Lenoble (Lyon), Jens Röhrkasten (Birmingham), Hans-Joachim Schmidt (Fribourg), Gian Maria Varanini (Vérone), et Philippe Yates (Canterbury). Frédéric Chartrai n (Lyon, UMR 5648) y a joint une contribution écrite. La table ronde conclusive réunissait en outre Michele Bacci, Paul Bertrand, Joanna Cannon, Christine Gadrat, Martin Morard, Sylvain Piron, et Ludovic Viallet.
[7] Nicole Bériou, Florent Cygler, Joanna Cannon, Hans-Joachim Schmidt, et Cécile Caby.
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